La haine en ligne : Le moment est venu d’agir

Merci. C’est un plaisir d’être ici avec vous sur les terres du territoire traditionnel non cédé du peuple anishinabé algonquin.

J’aimerais d’abord remercier les organisateurs et les panélistes pour leur engagement dans la réalisation de cette soirée.

La Commission canadienne des droits de la personne est heureuse de faire partie de ce regroupement d'experts ce soir, afin d'apporter une perspective sous l’angle des droits de la personne au phénomène de la haine.

Pour nous, la haine – et plus particulièrement le phénomène de la haine en ligne – est non seulement une question urgente de sécurité publique pour le Canada, mais aussi une question fondamentale en matière des droits de la personne. 

Pensons à la haine dans le contexte des droits de la personne qui remonte à 70 ans.

La Déclaration universelle des droits de l’homme a vu le jour en réponse aux horribles atrocités de l’Holocauste, nées de la haine. 

Elle a uni le monde par une compréhension commune que les droits de l'homme sont universels et que la haine ne doit pas être tolérée et demeurée sans conséquence.

70 ans plus tard, la Déclaration a contribué à façonner les valeurs canadiennes et la compréhension des libertés fondamentales et des droits de l’homme.

Parfois, des tensions peuvent se manifester. 

Par exemple, il y a toujours eu une tension entre la liberté d’expression et le droit d’être exempt de discrimination et de haine. 

Bien qu’il s’agit d’un problème complexe, la Cour Suprême du Canada a confirmé que certaines limites à la liberté d’expression sont légitimes dans une société libre et démocratique. 

Depuis ces décisions, les choses changent rapidement en raison notamment de l’Internet et de sa complexité. 

Premièrement : L’Internet est devenu un espace grand public. 

L'Internet n’est plus seulement une bibliothèque statique où puiser nos informations. C’est un espace vivant! C’est maintenant un espace public où les gens se rassemblent afin d’interagir, de réseauter, d'obtenir des conseils, de faire des affaires, de rencontrer des gens, d'apprendre et de protester.

Pourquoi quelque chose qui est clairement inacceptable dans nos espaces publics, et dans les médias traditionaux, devient-il acceptable en ligne? 

Qu’en est-il de la responsabilité et de l’imputabilité reliée aux activités en ligne? Où sont les protections?

Quels sont les recours pour les victimes de la haine ou de harcèlement en ligne?

Voici donc quelques-unes des questions essentielles qui doivent être examinées. 

Deuxièmement : L’Internet a fait pour la diffusion ce que l'imprimerie a fait pour l'édition.

Soudainement, l'Internet a donné à chacun le pouvoir d'avoir sa tribune et d’être un diffuseur.

À bien des égards, il s’agit d’un progrès formidable. À titre d’exemple, le mouvement « moi aussi » démontre la façon dont l'Internet peut être utilisé pour le bien commun, comme pour le changement social.

Le problème réside toutefois dans le fait que ce pouvoir de tribune a été distribué à tous et chacun, et ce, sans la responsabilité et l’imputabilité qui doivent l’accompagner.

Au Canada, les plateformes sont disponibles par l’entremise d’une infrastructure déjà sous réglementation fédérale – ce qui en fait un espace de compétence fédérale. 

Or, les normes qu’on impose à ces diffuseurs ne s'appliquent pas à tous et chacun, même s’ils peuvent rejoindre le même nombre de gens que les diffuseurs, en ayant des milliers d’abonnés sur Twitter ou sur d’autres plateformes.

Bien que cette liberté d’expression a un pouvoir libérateur, nous ne devons pas être naïfs quant au monde dans lequel nous vivons aujourd'hui et de l’impact de ce phénomène. Avec la montée du populisme au Canada, comme ailleurs dans le monde, de plus en plus de gens sont encouragés et se sentent autorisés à partager des propos haineux et les différentes plateformes qui leur sont fournies sont un outil de choix sans les rendre pour autant imputables. 

En fait, au cours des vingt-cinq dernières années, presque tous les actes de terrorisme et de violence de masse commis ont été précédés par la haine en ligne.

Comme l’a mentionné la première ministre de la Nouvelle-Zélande la semaine dernière :

« Nous ne pouvons pas rester là à rien faire et accepter que ces plateformes existent et que ce qui est dit ne relève pas de la responsabilité de l’endroit où ils sont publiés. Ils sont les éditeurs, pas seulement une personne qui livre le message. »

Nous sommes toujours consternés à propos de la Nouvelle-Zélande. 

La nouvelle des actes de terreur au nom de la suprématie blanche contre deux mosquées à Christchurch demeure difficile à comprendre.

Le jour de cette tragédie, nous avons appris que ces actes de terreur étaient non seulement motivés par des messages en ligne, mais visaient à atteindre le plus large auditoire possible, par le biais de la diffusion directe de la violence sur les médias sociaux.

Nous le savons tous que le Canada n’est pas à l’abri de ce type d’actes de violence et de haine. 

L’attaque terroriste en Nouvelle-Zélande était un dur rappel de la fusillade mortelle survenue au Centre culturel islamique de Québec, il y a déjà deux ans.

Nous avons besoin de nouvelles idées, plus audacieuses les unes que les autres, pour lutter contre la propagation insidieuse et sans limites de la haine et de l'intolérance.   

Nous avons besoin de nouvelles façons de penser.

Nous devons nous poser des questions. 

Nous devons être créatifs afin que les messages haineux soient interceptés avant même qu’ils aient des conséquences graves ou tragiques.

Cette responsabilité de combattre la haine nous appartient tous : elle n’appartient pas seulement à un individu ou aux victimes, et définitivement pas à une seule organisation.

Nous avons tous une responsabilité de combattre la haine, afin que nos espaces publics – à la fois réels et virtuels – soient sécuritaires pour tous.

Il faut un effort concerté visant tant le système civil que pénal, et qui appelle tous les dirigeants politiques des secteurs public et privé.  

Pour combattre la haine, nous devons appliquer le même degré d'innovation et de créativité que celui qui a initié le développement des technologies, afin de s’attaquer au phénomène et d’éviter qu’il crée des dommages encore plus grands.

La technologie que nous avons besoin pour mettre fin à la haine en ligne existe déjà. 

Des évènements comme celui de ce soir me donnent espoir que la volonté et le leadership sont présents afin d’en faire une priorité.

C’est pourquoi la Commission canadienne des droits de la personne est déterminée à lutter contre la haine, et à également devenir partie prenante d'une solution beaucoup plus large. 

Parce que la haine en ligne, et la haine de tout genre, est non seulement une question urgente de droits de la personne pour notre pays, mais aussi une question urgente de sécurité publique. Le moment est maintenant venu d’agir de façon concertée. 

Avec cela, j'ai maintenant le plaisir d'ouvrir la discussion de ce soir et je cède la parole à notre modérateur et à nos panélistes. 

Merci beaucoup.